4 février 2015

Le Paradoxe de Fermi - Jean-Pierre Boudine

2 comments

Auteur : Jean-Pierre Boudine

Édition : Denoël
Parution : 2015

Pages : 192
Prix : 18 €

 Genre : Science-Fiction


D
ans son repaire situé quelque part à l’est de l’arc alpin, Robert Poinsot écrit. Il raconte la crise systémique dont il a été témoin : d’abord le salaire qui n’arrive pas, les gens qui retirent leurs économies, qui s’organisent pour trouver de quoi manger, puis qui doivent fuir la violence des grandes villes et éviter les pilleurs sur les principaux axes routiers. Robert se souvient de sa fuite à Beauvais, de son séjour dans une communauté humaniste des bords de la mer Baltique et des événements qui l’ont ramené plus au sud, dans les Alpes. Quelque part dans le récit de sa difficile survie se trouve peut-être la solution au paradoxe de Fermi, à cette célèbre énigme scientifique : dans un univers aussi vaste que le nôtre, l’espèce humaine ne peut pas être la seule douée d’intelligence ; alors où sont les autres, où sont les traces radio de leur existence? Jamais auparavant l’effondrement de notre civilisation ne fut décrit de façon plus réaliste.


Le paradoxe de Fermi est un roman au carrefour entre l’essai scientifique et la science-fiction. J’exagère peut-être en parlant d’essai scientifique, mais mon ressenti est bien celui-là. Et pourtant, moi qui habituellement n’aime pas trop la hard SF, moi qui avance à reculons quand un roman aborde un peu trop les théories scientifiques dont la description me fait fuir, j’ai finalement trouvé tout autre chose dans le paradoxe de Fermi.

D’abord, l’aspect scientifique et ennuyeux qui me faisait peur est finalement très peu présent dans le roman. En fait, seuls les derniers chapitres sont réellement consacrés à la vulgarisation du paradoxe de Fermi. Les explications sont matérialisées sous la forme d’un débat entre plusieurs personnages, ce qui rend l’ensemble un peu plus vivant qu’un véritable essai. Et surtout, ces explications sont courtes et claires, et la postface vient en rajouter une couche, au cas où on n’aurait pas compris. Ce qui est sympa, c’est que le roman tout entier est une fiction visant à illustrer une des réponses possibles au paradoxe de Fermi. Pas bien difficile de deviner laquelle, au vu de la quatrième de couverture, mais j’aime bien l’approche.

Surtout que le plaisir de la lecture ne se trouve pas dans la découverte de cette réponse au paradoxe de Fermi, mais plutôt dans la forme du récit et dans son développement. D’abord la forme, parce qu’elle se matérialise par la rédaction des mémoires du personnage principal, qui y consacre toutes ses ressources physiques et mentales. Le narrateur n’est même pas sûr d’être lu un jour, et il rédige ces écrits à la manière d’un journal intime, se parlant à soi-même tout en cherchant à expliquer à un possible lecteur les événements qui l’ont mené jusque-là. L’écriture de ce journal constitue pour lui une véritable quête, une sorte de sursaut ultime pour tenter d’apporter un sens à ce qu’il a vécu, s’il y en a bien un…

Cette forme narrative est particulièrement immersive pour le lecteur, qui est vite happé par le récit, à la fois fasciné et horrifié par les événements décrits. Le roman a en fait été publié initialement en 2002, et remis au goût du jour par l’auteur pour la réédition chez Denoël. En conséquence, on y trouve des références à des événements d’actualité récente, ce qui rend l’ensemble d’autant plus réaliste. Le roman fait vraiment froid dans le dos, il est imprégné d’un tel fatalisme et d’un tel pessimisme qu’on sent peser une chape de plomb sur ses épaules tout au long de la lecture. Mais comment réagir différemment à la fin du monde, à la chute programmée et inéluctable de la civilisation, et à ce sentiment mêlé d’espoir et de désespoir qui s’empare du personnage principal ?

Ce qui touche le lecteur dans ce roman, c’est le fait qu’un événement assez banal conduit à la fin de la civilisation. On se rend compte que le monde va déjà mal, et qu’un simple grain de sable, en apparence inoffensif, pourrait bien gripper toute la machine, entraînant la chute des hommes dans son sillage… Une illustration bien réelle de l’effet papillon, mais aussi d’un effet domino, un problème en soulevant un autre, tout étant lié dans notre société mondialisée. Et surtout, le narrateur est un monsieur tout le monde, un scientifique certes, mais qui se retrouve malgré lui emporté dans la tourmente, sans savoir comment réagir.

Le reproche qu’on pourrait faire est que le récit est narré sur un ton assez détaché et très analytique, le but du roman restant la démonstration. Cependant, la narration sous forme de mémoires, écrite à la première personne, avec une alternance de chapitre ultra-courts décrivant tour à tour les événements de manière détachée et le présent du personnage principal, permet de garder une tension palpable tout au long du roman. J’ajouterais également que le roman est très court, ce qui fait qu’on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer.


Un roman glaçant, à mi-chemin entre la SF et l’essai scientifique, qui cherche à illustrer une réponse possible au paradoxe de Fermi. L’auteur parvient sans difficultés à vulgariser des concepts scientifiques et à intéresser le lecteur. La narration, au carrefour entre un journal intime et des mémoires, est particulièrement immersive. La probabilité des événements décrits fait froid dans le dos, surtout à la mention des actualités récentes que l’auteur a intégré dans son roman pour cette réédition. Le Paradoxe de Fermi, c’est ni plus ni moins que le récit de la fin programmée de la civilisation, et un débat scientifique autour de la vie extraterrestre qui intéressera même les plus frileux en matière de SF !


8,5/10


8/48

une tempête

2 commentaires:

  1. Ça à l'air d'être une super découverte. Wish list du coup, pas le choix!

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